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Campax

Le backlash ne date pas d’hier — la résistance non plus

Le 2 juillet, notre série d’événements « Construire ensemble la résistance contre le backlash » a démarré avec son premier webinaire. Près de 100 personnes ont participé à cette séance d’ouverture en trois langues avec l’historien Damir Skenderovic. Il a replacé le phénomène du « backlash » dans son contexte historique et a montré comment le populisme de droite s’est développé en Suisse – et ce qu’on peut apprendre aujourd’hui des mouvements de résistance passés.

Table des matières

Lancement de la série d'événements sur le backlash

Avec ce cycle d’événements, on souhaite mieux comprendre comment naissent les contre-mouvements réactionnaires, qui ils touchent particulièrement et comment on peut y faire face ensemble. Près de 100 personnes ont participé à cette séance d’ouverture trilingue, qui a pu être suivie en français et en italien grâce à deux traducteurs simultanés. La soirée a été animée par Itziar Marañón, directrice de Campax. Nous avons reçu le professeur Damir Skenderovic, professeur titulaire d’histoire contemporaine à l’université de Fribourg et expert reconnu en matière de populisme de droite, d’extrême droite et d’histoire des migrations.

Ce premier webinaire s’est concentré sur une compréhension fondamentale du phénomène social du «backlash» : qu’est-ce qui caractérise les contre-mouvements conservateurs et réactionnaires ? Comment naissent-ils, et pourquoi s’opposent-ils aux progrès sociaux et émancipateurs ? Skenderovic a replacé le phénomène dans son contexte historique et a montré que ces contre-mouvements ne sont en aucun cas nouveaux.

On peut se réjouir d’une soirée réussie et d’un échange animé avec notre communauté.

Le backlash ne se fait pas du jour au lendemain

Le terme « backlash » décrit un mouvement de résistance aux changements sociaux et aux avancées émancipatrices. Mais d’un point de vue historique, on voit bien qu’il ne faut pas imaginer ce backlash comme un retour en arrière soudain. Les idées réactionnaires ne disparaissent pas comme ça quand on est dans une période de progrès, pour revenir ensuite sans crier gare. Elles continuent d’évoluer, se réorganisent et coexistent souvent avec les mouvements progressistes.


On l’observe particulièrement dans les années 1968. Aujourd’hui, cette période évoque avant tout les contestations étudiantes, le mouvement féministe, l’émergence de nouvelles formes de participation politique et la lutte contre les structures autoritaires. Pourtant, en parallèle, une « Nouvelle Droite » a également vu le jour. Ses militant·e·s se sont approprié les modes de protestation, les stratégies de provocation et le travail théorique sur les concepts et représentations sociales. Dès lors, le renouveau social et la riposte réactionnaire ne se sont pas succédé dans le temps : ils ont émergé conjointement au cœur d’un même débat politique.

Cette analyse peut aider à dédramatiser la situation actuelle – sans pour autant la minimiser. Le virage à droite qu’on observe aujourd’hui est dangereux, mais il n’est ni tout à fait nouveau, ni une force de la nature imparable. C’est le résultat de stratégies politiques, de conflits sociaux et d’un travail d’organisation à long terme.

La Suisse, pionnière précoce du populisme de droite

Lorsqu’on parle du populisme de droite en Europe, la Suisse est souvent négligée. Pourtant, dès les années 1960, des partis y ont émergé en faisant de la migration un enjeu politique central. L’Action nationale, Vigilance à Genève puis le Mouvement républicain se sont présentés comme les défenseurs intransigeants d’une soi-disant « volonté du peuple ». Opposant « le peuple » aux élites politiques, ils s’appuyaient sur des clivages marqués entre le soi et l’autre. (1) (1)


Skenderovic qualifie la Suisse d’avant-garde du populisme de droite européen. Dès les années 1960, on y observe une continuité remarquable de partis populistes de droite. Avant même que des forces similaires ne prennent de l’ampleur dans d’autres régions d’Europe occidentale au cours des années 1970 et 1980, les partis suisses avaient déjà mis en place des structures organisationnelles et des stratégies politiques adaptées. Au total, sept partis populistes de droite sont parvenus à décrocher des sièges au Conseil national depuis les années 1960.


La démocratie directe a joué un rôle déterminant dans cette dynamique. Les petits partis ont pu en partie compenser leur faible poids parlementaire en s’appuyant sur des initiatives populaires et des campagnes de votation très émotionnelles. Ces initiatives ne visaient pas seulement à remporter un scrutin : elles offraient à ces partis une forte visibilité, mobilisaient leurs sympathisant·e·s et leur permettaient d’ancrer durablement certains concepts et représentations de menaces dans le débat public.

L’initiative Schwarzenbach : rejetée, mais tout de même efficace

L’initiative Schwarzenbach en est un exemple particulièrement marquant.
Soumise au vote en 1970, cette initiative demandait de limiter à 10 % maximum la proportion de ressortissant·e·s étranger·ère·s dans la plupart des cantons. (2) Si elle avait été acceptée, environ 300’000 personnes auraient dû quitter la Suisse en peu de temps. Parmi elles figuraient de nombreux travailleurs migrants italiens, qui avaient pourtant largement contribué à l’essor économique des décennies d’après-guerre.

L’initiative a été rejetée avec 54 % de « non » contre un peu moins de 46 % de « oui ». Étant donné que presque tous les grands partis, les associations professionnelles, les syndicats et les Églises s’y étaient opposés, ce résultat a quand même été un énorme succès politique pour James Schwarzenbach et l’extrême droite.

Cet exemple montre justement qu’une initiative peut échouer aux urnes tout en ayant des conséquences de grande envergure. La campagne de Schwarzenbach a fait de la prétendue « surpopulation étrangère » un thème central de la politique suisse. Elle a obligé les autres partis et organisations sociales à se positionner par rapport à ce cadre d’interprétation, et a ainsi déplacé le débat politique à long terme.

Schwarz-weisses Foto mehrerer Abstimmungsplakate zur dritten Überfremdungsinitiative in Basel 1974.

Quatre ans après l’initiative Schwarzenbach : affiches de la troisième « initiative contre l’emprise étrangère » à Bâle, en octobre 1974. Photo : Comet Photo AG (Zurich), Josef Schmid.  Bibliothèque de l’ETH Zurich, cote Com_L23-0739-0002-0009. Licence : CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Les campagnes de la droite populiste ne produisent donc pas seulement des effets lorsqu’elles aboutissent à l’adoption de lois. Elles peuvent influencer la manière dont sont abordés les problèmes sociétaux, définir qui est considéré comme membre de la communauté et déterminer quelles exigences politiques apparaissent comme légitimes, voire simplement envisageables. Des notions apparues plus tard, telles que « réfugiés économiques » ou « faux réfugiés », ont ainsi progressivement intégré les débats politiques généraux. Dès les années 1990, l’UDC a pu s’appuyer sur ce travail préparatoire pour supplanter largement les forces populistes de droite jusqu’alors fragmentées.

La frustration à elle seule n’explique pas le succès de la droite

Pour expliquer les succès de la droite populiste, on invoque souvent la peur, l’expérience des crises, l’insécurité sociale ou le sentiment de perdre le contrôle sur la société. Si ces ressentis jouent un rôle important, ils ne suffisent pas à eux seuls à expliquer pourquoi l’insatisfaction se redirige précisément contre les personnes issues de l’immigration, les mouvements féministes ou d’autres minorités.

Ce qui s’avère déterminant, c’est aussi « l’offre » politique : qui propose une explication aux problèmes réels ? Qui donne une orientation précise aux inquiétudes ? Et qui se présente comme la solution à ces maux ?

Les forces populistes de droite associent des problèmes comme la pénurie de logements, les infrastructures surchargées, la pression sur les salaires ou les inégalités sociales à l’immigration. On fait porter la responsabilité de ces évolutions aux personnes issues de l’immigration, alors qu’elles n’ont souvent aucun contrôle sur leurs causes ni sur leur gestion politique.

« Il s’agit d’une politique du bouc émissaire et d’une instrumentalisation politique de la question migratoire. »

Un groupe de population déjà défavorisé sur le plan social ou juridique est ainsi présenté comme la cause de problèmes très variés, tandis que les véritables causes sociales et matérielles sont occultées.

Une contre-stratégie efficace ne doit donc pas se limiter à réfuter certaines fausses affirmations. Elle doit aussi proposer ses propres explications et des solutions crédibles. Pour changer les cadres d’interprétation de la droite, il faut parler des loyers, des conditions de travail, de la sécurité sociale et des infrastructures publiques – sans monter les gens les uns contre les autres.

Le mouvement « Mitenand » : une autre offre politique

L’histoire du populisme de droite inclut aussi celle de ses contre-mouvements. En réaction aux initiatives dites « anti-immigration » des années 1970, le mouvement « Mitenand » a vu le jour. Une trentaine d’organisations et de partis ont travaillé sur un modèle alternatif de politique migratoire suisse.

L’initiative « Mitenand » réclamait notamment une plus grande égalité de traitement entre les Suisses et les résident·e·s étranger·ère·s, ainsi que la suppression du statut discriminatoire de saisonnier. Ce statut subordonnait le séjour des travailleurs migrants à leur emploi, limitait le regroupement familial et maintenait les personnes dans une grande insécurité juridique durant des années.

Menschen halten ein Banner mit der Aufschrift «Mitenand!». Im Hintergrund sind Berge und eine grüne Wiese zu sehen. Die Illustration ist im Cartoon-Stil gestaltet.

Aux urnes, l’initiative a essuyé une défaite cuisante en 1981 : à peine plus de 16 % des votants l’ont approuvée. (4) Il serait pourtant erroné de réduire son histoire au seul résultat du scrutin. Le mouvement a formulé un contre-projet autonome face à la politique d’exclusion. Il a opposé au discours de la « surpopulation étrangère » l’idée d’une société commune et solidaire, et a rassemblé des organisations, des Suisse·sse·s et des personnes issues de l’immigration.

Les défaites politiques ne signifient donc pas automatiquement une insignifiance historique. Les contre-mouvements transforment les relations sociales, créent des réseaux et mettent en lumière des revendications qui ne trouveront peut-être que plus tard un large soutien.

La solidarité organisée, un remède contre l’impuissance

La perspective historique ne fournit pas de recette toute faite pour le présent. Mais elle montre que les évolutions sociales ne sont ni linéaires ni immuables. Pendant des décennies, les forces réactionnaires ont forgé des concepts, mis en place des organisations et saisi des occasions politiques favorables. Un contre-mouvement démocratique et solidaire a lui aussi besoin de temps, d’éducation politique, de ressources et de structures durables.

Cela implique également de se souvenir des moments passés d’exclusion. Pas pour rester ancré·e·s dans le passé, mais pour repérer plus vite les mécanismes qui reviennent sans cesse. Il est tout aussi important de mettre en lumière l’histoire de la résistance : le travail des groupes antiracistes, des organisations de migrant·e·s, des syndicats, des mouvements féministes et de toutes les personnes qui s’opposent à un climat de désolidarisation.

Ces dernières décennies, l’engagement contre le racisme s’est renforcé. Les gens s’organisent et se solidarisent, utilisent des outils politiques et se battent pour davantage de droits. Skenderovic souligne aussi que les personnes issues de l’immigration ne doivent pas être considérées uniquement comme des victimes des politiques racistes. Elles sont elles-mêmes des acteur·rice·s politiques et doivent être davantage impliquées dans les décisions démocratiques.

L’histoire de cette réaction conservatrice ne se réduit donc pas à une mobilisation réussie de l’extrême droite ; elle témoigne également d’une dynamique de résistance, d’apprentissage collectif et de mutation sociale. L’enjeu crucial n’est donc pas tant d’anticiper la réponse à la prochaine offensive, mais plutôt d’élaborer un projet solidaire capable de contrer la politique de la peur et de l’exclusion.

Petite explication des termes

Certains termes politiques ne font pas partie du langage courant. Nous expliquons brièvement ici ce qu’ils signifient dans cet article.

Backlash
Un mouvement de résistance contre les changements et les progrès sociaux. Certains groupes tentent ainsi de revenir sur des droits déjà acquis ou sur des changements déjà mis en place.

Cadre d’interprétation
Une manière particulière de décrire un problème. Ça influence la façon dont les gens y réfléchissent et les solutions qui leur semblent pertinentes.

Progrès émancipateurs
Des changements qui apportent aux gens plus de liberté, d’égalité et de possibilités de participation.

Nouvelle droite
Courants politiques de droite qui, depuis les années 1960, ont tenté de rendre leurs idées plus acceptables socialement à l’aide de nouveaux concepts, de stratégies médiatiques et de débats culturels.

Forces réactionnaires
Groupes ou personnes politiques qui rejettent les changements sociaux et souhaitent revenir à la situation antérieure.

Populisme de droite
Une stratégie politique qui prétend parler au nom du « vrai peuple ». Souvent, les minorités ou les migrant·e·s y sont présentés comme un problème, et on promet des solutions simples à des questions compliquées.

Politique du bouc émissaire
Une stratégie qui consiste à rendre un groupe précis responsable des problèmes de société, alors que leurs causes sont bien plus complexes.

Sources:

(1) Damir Skenderovic, « La Suisse, fer de lance du populisme de droite européen », Histoire du présent, 9 octobre 2016.

(2) Swissvotes, Initiative populaire fédérale « contre la surpopulation étrangère », votation du 7 juin 1970.

(3) Damir Skenderovic, «Das Feld nicht einfach dem rechtspopulistischen Lager überlassen», work, 10. April 2026.

(4) Swissvotes, Eidgenössische Volksinitiative «Mitenand-Initiative für eine neue Ausländerpolitik», Abstimmung vom 5. April 1981.

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